Un regard plus spirituel
14 Juillet 2014
Cependant le Vieux Seigneur intervint et nous donna pour tâche de faire couler goutte à goutte, sans arrêt, dans la bouche des statuettes, le sang de l’oiseau recueilli dans la coupe d’or.
En conséquence elles grandirent à vue d’œil et leur beauté augmenta de même.
Tout artiste qui se serait trouvé là aurait eu honte de son art devant pareille création de la Nature.
Les statuettes devinrent bientôt si grandes que nous dûmes les retirer des coussins pour les étendre sur une vaste table couverte de velours blanc.
Le Vieil Homme nous chargea de leur mettre un taffetas blanc, fin et double, jusqu’à la poitrine, ce que nous fîmes aussitôt à contre cœur vu leur indicible beauté.
En bref, avant même d’avoir consommé tout le sang de la façon décrite, elles atteignaient déjà les justes proportions d’un adulte.
Elles avaient des cheveux d’or bouclés, et la statue de Vénus citée plus haut n’était rien en comparaison.
Cependant elles n’avaient encore ni chaleur ni sensibilité naturelles.
C’étaient des statues sans vie, mais aux couleurs vivantes et naturelles.
Le Vieil Homme craignant qu’elles grandissent trop, nous dûmes cesser de les nourrir. Alors il recouvrit entièrement leur visage avec le même taffetas et fit placer des flambeaux autour de la table.
Ici, je dois prévenir le lecteur : qu’il ne croie pas ces flambeaux nécessaires ;
le Vieil Homme voulait seulement nous empêcher de voir le passage, en elles, de l’Ame-Esprit.
Et nous ne l’aurions pas remarqué, en effet, si je n’avais déjà vu les Flammes deux fois auparavant.
Je ne détrompai pourtant pas mes trois compagnons, et même le Vieil Homme ne sut pas que j’avais vu quelque chose de plus.
Il nous dit alors de nous asseoir sur un banc face à la table.
Soudain, la Jeune Fille parut avec les musiciens et tous les objets nécessaires.
Elle apportait deux magnifiques vêtements blancs comme je n’en avais encore jamais vus dans le Château et que je ne saurais décrire car, à mon avis, ils ne pouvaient être que de pur cristal tout en restant souples et opaques, de sorte qu’il n’y a pas de mots pour en parler.
Elle les déposa sur une table et, après avoir fait placer ses jeunes filles en cercle, sur des bancs, elle se mit à exécuter maints tours de passe-passe autour de la table avec le Vieil Homme, ceci dans le seul but de détourner notre attention.
Comme je l’ai déjà dit, la scène se passait sous le toit qui avait une forme étrange.
Il comprenait intérieurement sept demi-sphères et celle du milieu, un peu plus haute que les autres, comportait à son sommet une petite ouverture ronde, alors fermée, que personne d’autre ne remarqua.
Après de multiples cérémonies, six jeunes filles entrèrent, portant chacune une longue trompette autour de laquelle s’enroulait un tissu vert luminescent, comme une couronne.
Le Vieil Homme en prit une et, après avoir enlevé quelques lumières et découvert le visage des deux formes humaines, en posa l’extrémité sur la bouche de l’un des corps de sorte que la partie supérieure évasée de la trompette vînt s’ajuster à l’ouverture du toit dont je viens de parler.
Mes compagnons regardaient toujours les statues, tandis que mes pensées se tournaient bien ailleurs !
Aussitôt que l’ornement, ou couronne, entourant la trompette fut enflammé, je vis s’ouvrir l’ouverture de la voûte et descendre par la trompette un vif éclair de feu qui pénétra le corps sans vie.
Ensuite l’ouverture se referma et la trompette fut retirée.
De la façon dont tout se passa, mes compagnons eurent l’illusion que la vie était revenue dans le corps grâce au feu de l’ornement car, à peine la statue eut-elle reçu l’Esprit qu’elle ouvrit, puis referma les yeux, quoique presque sans bouger.
Pour la deuxième fois, le Vieil Homme posa sur sa bouche l’extrémité d’une trompette, mit le feu et fit passer l’Esprit par ce canal.
Pour chaque statue l’opération se répéta trois fois, puis toutes les lumières furent éteintes et emportées.
Ensuite on étendit de nouveau sur elles le tapis de velours qui recouvrait la table, tandis qu’on dépliait et apprêtait immédiatement un lit de camp.
On les y porta tout enveloppées et les allongea délicatement l’une près de l’autre après les avoir découvertes.
On tira les rideaux et elles dormirent ainsi longtemps.
Ce fut le moment pour la Jeune Fille d’aller voir comment se comportaient les autres artistes.
Ils étaient de belle humeur, me raconta-t-elle par la suite, car ils devaient travailler l’or, ce qui est bien un aspect de l’Art, mais certes ni le plus important, ni le plus nécessaire, ni le meilleur.
Ils détenaient une partie des cendres, il est vrai, de sorte qu’ils croyaient purement et simplement que la raison d’être de l’oiseau était l’or, et que c’était par ce moyen que les cadavres retrouveraient la vie.
Pendant ce temps, nous restâmes assis en silence dans l’attente du réveil des époux ; cela dura une demi-heure environ.
Puis soudain apparut le pétulant Cupidon qui, nous ayant salués chacun à notre tour, s’envola vers eux derrière le rideau et les taquina tant qu’ils se réveillèrent. Ils s’étonnèrent beaucoup, croyant avoir dormi depuis l’instant de leur décapitation.
Après les avoir ainsi réveillés, et dès qu’ils se furent reconnus l’un l’autre, Cupidon les quitta, afin que tous deux revinssent encore un peu à eux pendant que lui-même nous jouait quelques tours.
Pour finir, il fallut aller lui chercher les musiciens et montrer plus de gaîté.
Bientôt la Jeune Fille elle-même arriva.
Après avoir salué humblement le Jeune Roi et la Jeune Reine (qui se sentaient encore légèrement faibles), elle leur baisa la main et leur offrit les deux magnifiques vêtements décrits plus haut, dont ils se recouvrirent.
Après quoi, ils se montrèrent.
Déjà avaient été dressés deux trônes splendides.
Ils y prirent place et nous les saluâmes avec une extrême déférence.
Le Roi nous remercia, très affable, et nous assura encore une fois de ses bonnes grâces.
Mais il était cinq heures et nous ne pouvions nous attarder.
Quand les objets les plus importants furent embarqués, il fallut accompagner le jeune Couple royal dans l’escalier en spirale, par toutes les portes et devant tous les gardes, jusqu’au navire.
Ils y montèrent avec quelques jeunes filles et le petit Cupidon, puis partirent si vite qu’ils disparurent bientôt de vue.
Des vaisseaux majestueux se portèrent à leur rencontre, me dit-on, et ils parcoururent plusieurs milles en quatre heures.
Après cinq heures, on chargea les musiciens de tout embarquer dans les bateaux et de s’apprêter au retour.
Comme ils prirent quelque retard dans cette tâche, le Vieux Seigneur fit sortir une partie de ses soldats, cachés jusqu’alors à l’intérieur du rempart de sorte que nous ne les avions pas vus.
Il m’apparut alors que la Tour était parfaitement équipée pour se défendre.
Ces soldats eurent tôt fait de préparer nos bagages et il ne nous resta plus qu’à prendre le repas du soir.
La table servie, la Jeune Fille nous fit rejoindre nos compagnons, devant lesquels nous dûmes nous retenir de rire et mimer la tristesse.
A chaque instant eux-mêmes riaient de nous, encore que certains montrassent quelque pitié.
Pendant le repas nocturne, le Vieux Seigneur se tint parmi nous en nous regardant fixement.
Personne ne put prononcer une parole assez sage qu’il ne sût la contredire, ou la rectifier, ou du moins en profiter pour nous donner une bonne et sage leçon.
C’est de ce Maître que j’ai le plus appris, et il serait bon que chacun se tournât vers lui et prît ses leçons à cœur ; beaucoup tourneraient alors moins mal.
A la fin du dîner, il nous fit visiter ses chambres aménagées dans les bastions et remplies d’objets d’art.
Nous y vîmes tant de merveilles de la nature, et tant de copies de celle-ci dues à l’ingéniosité humaine que nous aurions pu rester à regarder pendant une année entière. Nous demeurâmes tard dans la nuit, à la lumière des lampes.
Enfin, quand l’envie d’aller dormir l’emporta sur celle de voir encore d’autres curiosités, on nous conduisit au rempart, où nous trouvâmes non seulement des lits extrêmement confortables, mais des chambres particulières somptueuses, ce qui nous étonna d’autant que nous avions dû nous tirer d’affaire tant bien que mal la veille.
Dans une chambre pareille, je goûtai un repos profond et comme j’étais débarrassé de la majeure partie de mes soucis et fatigué du travail incessant, le doux bruissement de la mer me plongea dans un sommeil tranquille et réconfortant, comme un rêve ininterrompu, qui dura de onze heures du soir à huit heures le lendemain matin.
A suivre : le Septième Jour.