Un regard plus spirituel
14 Juillet 2014
A peine m’étais-je éveillé à huit heures passées puis apprêté en hâte que je voulus entrer de nouveau dans la Tour.
Mais les passages étaient si ténébreux et multiples dans le rempart que je tournai en rond un grand moment avant de trouver une issue.
Ce fut d’ailleurs le cas pour tous les autres.
Nous nous retrouvâmes enfin dans la salle voûtée inférieure, où l’on nous donna des vêtements entièrement jaunes ainsi que nos Toisons d’Or, chose dont nous n’avions pas eu connaissance auparavant.
Après que nous eûmes achevé nos préparatifs et pris le petit déjeuner, le Vieil Homme nous gratifia chacun d’une pièce d’or.
Sur une face, il y avait ces lettres : AR.NATNMI., sur l’autre : TEM.NA.F. *
Puis il nous exhorta encore une fois à ne jamais agir à l’encontre de ces deux maximes ni à nous croire supérieurs.
Après quoi nous fûmes conduits au bord de la mer, où nos vaisseaux attendaient si somptueusement appareillés que si l’on n’avait pas apporté toutes ces belles choses auparavant, un tel équipage n’aurait pas été possible.
Les vaisseaux étaient au nombre de douze, six pour nous et six pour le Vieil Homme.
Ce dernier avait fait monter uniquement des soldats bien armés à bord des siens, mais prit place sur celui où nous étions tous rassemblés.
Sur le premier se trouvaient les musiciens, dont le Vieil Homme possédait aussi un certain nombre.
Ces derniers nous précédèrent pour nous faire passer le temps plus vite.
Nos pavillons arboraient les douze signes du zodiaque et le nôtre portait le signe de la Balance.
Entre autres choses, nous avions aussi à bord une horloge splendide et merveilleuse qui marquait les minutes.
La mer était si calme que la navigation fut particulièrement agréable.
Mais ce qui surpassa tout furent les paroles du Vieillard, qui savait écourter le temps avec des récits prodigieux, si bien que j’eusse volontiers navigué avec lui toute ma vie.
*Ars naturae ministra : l’art est servante de la nature.
*Tempora natura filia : la nature est fille du temps.
Cependant nous voguions à grande allure, car nous n’étions pas en route depuis deux heures que le capitaine annonçait qu’il voyait la mer presque entièrement recouverte de bateaux, d’où nous pouvions conclure que l’on venait à notre rencontre, ce qui s’avéra juste.
En effet, dès que nous eûmes quitté le large et pris la passe dont nous avons déjà parlé pour entrer dans la baie, nous aperçûmes cinq cents vaisseaux, dont l’un étincelait d’or pur et de pierres précieuses.
A son bord se trouvaient le Roi et la Reine avec d’autres Seigneurs, Dames et Damoiselles de haute naissance.
Aussitôt que nous fûmes bien en vue, on tira le canon de part et d’autre et le fracas des trompettes, tambours et cymbales fut tel que tous les vaisseaux oscillèrent.
A notre approche, ils nous encerclèrent tous et jetèrent l’ancre.
Alors, au nom du Roi, le Vieil Atlas s’avança et nous fit une courte mais belle harangue où il nous souhaitait la bienvenue et désirait savoir si le Présent Royal était prêt.
Mes compagnons se demandaient avec étonnement comment le Roi était ressuscité, persuadés que c’était à eux de l’éveiller de nouveau à la vie.
Nous les laissâmes à leur surprise, tout en faisant semblant de trouver aussi le fait étrange.
Après le discours d’Atlas, notre Vieillard s’avança à son tour.
Il répondit de façon plus circonstanciée, souhaita au Roi et à la Reine bonheur et croissance et leur présenta un beau coffret.
Je ne sais ce qu’il contenait, mais il fut remis à la garde de Cupidon qui tourbillonnait entre eux deux.
Après ce discours, on tira de nouveau le canon en signe de joie et nous fîmes voile assez longtemps, les uns à côté des autres, avant d’arriver sur un autre rivage, non loin du premier Portail par lequel j’étais entré auparavant.
Une grande foule de courtisans attendait là, avec quelques centaines de chevaux.
Dès que nous eûmes touché terre et débarqué, le Roi et la Reine nous tendirent la main à tous avec une amitié marquée, puis nous dûmes monter à cheval.
Ici je prie le lecteur de ne pas mettre le récit qui va suivre sur le compte de ma vanité ou de mon orgueil, mais d’admettre que si cela n’avait pas été absolument nécessaire, j’aurais résolument passé sous silence l’honneur qui me fut accordé.
Nous fûmes tous répartis entre les Seigneurs, mais le Vieil Homme et moi-même, pauvre indigne, dûmes chevaucher au côté du Roi, en portant chacun un étendard blanc comme neige marqué d’une croix rouge.
Je tenais ce rôle en raison de mon âge ; en effet nous avions l’un et l’autre une longue barbe grise et les cheveux gris.
De plus, j’avais agraffé mes insignes à mon chapeau, ce que le jeune Roi remarqua bientôt ;
Il me demanda si j’étais celui qui avait acheté ces insignes au portail.
Comme j’acquiesçais très humblement, Il rit de moi et ajouta que dorénavant je n’avais pas besoin de faire des cérémonies parce que j’étais son père.
Puis Il me demanda avec quoi je les avais acheté et je répondis : « Avec de l’eau et du sel. »
Tout étonné, Il demanda qui m’avait rendu si sage.
Sur quoi je pris plus de liberté et lui racontai ce qui m’était arrivé avec mon pain, la colombe et le corbeau.
Il prit plaisir à ce récit et dit expressément qu’en la circonstance Dieu avait dû m’accorder une grâce particulière.
A suivre.