Un regard plus spirituel
14 Juillet 2014
Nous arrivions à ce moment au premier Portail où se tenait le gardien à l’habit bleu. Celui-ci portait à la main une requête.
Dès qu’il me vit au côté du Roi, il me la tendit avec l’humble prière de me souvenir de sa loyauté à mon égard auprès de sa Majesté.
Alors je commençai par demander au Roi ce qu’il en était de ce gardien.
Il me répondit avec bienveillance que c’était un astrologue réputé et remarquable, qui avait été en grand renom auprès de son Seigneur et Père.
Mais ayant un jour mal agi envers Dame Vénus pour l’avoir contemplée dans son lit, il avait reçu comme châtiment de garder la première porte, jusqu’au moment où quelqu’un le libérerait de cette charge.
Alors je demandai s’il était possible qu’il fût libéré. « Oui, » dit le Roi, « s’il se trouve quelqu’un qui ait péché aussi gravement que lui, ce dernier prendra sa place et il sera libre. »
Ces mots m’allèrent droit au coeur car ma conscience me représentait que j’étais coupable de la même faute ;
cependant je n’ouvris pas la bouche et tendis la requête au Roi.
Il l’avait à peine lue qu’il montrait un grand effroi au point que la Reine, qui chevauchait derrière nous avec nos jeunes filles et l’autre Reine dont j’ai parlé à l’occasion de l’accrochage des poids, le remarqua et lui demanda la signification de la lettre.
Mais Il ne voulut rien laisser paraître, mit la lettre sur lui et commença à parler d’autres choses, jusqu’au moment où, à trois heures précises, nous arrivâmes au Château.
Ayant mis pied à terre, nous accompagnâmes le Roi dans la fameuse salle, puis celui-ci appela immédiatement le Vieil Atlas auprès de lui dans un cabinet particulier et lui montra la lettre.
Atlas, sans tarder, retourna à cheval vers le portier pour obtenir des éclaircissements sur cette affaire.
Ensuite le jeune Roi vint s’asseoir en compagnie de son épouse et des autres Seigneurs, dames et damoiselles.
Notre Jeune Fille se mit alors à louer grandement le zèle, l’application et le labeur dont nous avions fait preuve, et demanda que l’on nous récompensât de manière royale et qu’elle fût elle-même maintenue dans ses fonctions.
Puis le Viel Homme se leva, affirma que tout ce qu’avait dit la Jeune Fille était exact et qu’il serait donc juste de nous donner satisfaction sur ces deux points.
Nous dûmes nous retirer un instant.
Alors il fut décidé que chacun formulerait un souhait, qui lui serait accordé ;
en effet il n’était pas douteux que le plus sage ferait le vœu le meilleur et nous devions y réfléchir jusqu’après dîner.
Sur ces entrefaites, le Roi et la Reine, pour passer le temps, avaient commencé un jeu ressemblant aux échecs mais dont les règles n’étaient pas les mêmes.
Les vices s’y opposaient aux vertus ; l’on pouvait voir ainsi clairement de quelle manière les vices tendaient des pièges aux vertus et comment les éviter.
La marche en était si pleine de sens et de finesse qu’il serait souhaitable que nous possédions un jeu semblable.
Pendant ce temps, Atlas revint et fit son rapport en secret.
La sueur m’inonda de toutes parts car ma conscience ne me laissait aucun repos.
Alors le Roi me fit lire la requête, dont le contenu était à peu près le suivant :
Pour commencer, il souhaitait au Roi bonheur et croissance et que sa semence se répandît abondamment.
Ensuite, il faisait savoir que c’était aujourd’hui le jour où, selon la promesse royale, il devait être délivré.
Car Vénus avait été encore une fois dénudée par un de ses hôtes ; sous ce rapport ses observations ne pouvaient le tromper.
Si Sa Majesté Royale procédait à une enquête minutieuse et patiente, Elle s’apercevrait de la vérité de sa découverte ;
mais si ce n’était pas le cas, il était prêt à rester au Portail sa vie durant.
C’est pourquoi il demandait en toute humilité, à ses risques et périls, d’assister au dîner de ce jour ; il espérait y découvrir le coupable et obtenir la délivrance souhaitée.
Le tout était exposé longuement, en termes choisis et m’assurait de l’habileté de son auteur.
Cependant j’en reçus un coup et je souhaitai n’y avoir jamais jeté les yeux.
Pourtant je réfléchis à la possibilité d’aider le portier par mon vœu.
Je demandai donc au Roi s’il ne pouvait pas être délivré par un autre moyen. « Non, » répondit-il, « car cette affaire est vraiment très particulière ;
nous pouvons néanmoins accéder à son désir d’assister au repas de ce soir. »
Il envoya donc quelqu’un le chercher.
Pendant ce temps, les tables avaient été mises dans une salle où nous n’avions encore jamais pénétré et qui était aménagée dune manière si parfaite qu’il m’est impossible d’en dire un seul mot.
Là nous fûmes introduits avec une pompe et un cérémonial tout particuliers.
Mais cette fois Cupidon n’était pas avec nous, il était quelque peu irrité, me dit-on, de l’affront fait à sa mère.
Pour tout dire, ce que j’avais fait et la requête transmise suscitaient la tristesse générale. Pour le Roi, il était délicat de soumettre ses hôtes à une enquête, surtout parce que ceux qui ignoraient encore l’affaire en entendraient ainsi parler.
Il chargea donc le portier, arrivé à ce moment, de faire une surveillance attentive, et se comporta aussi gaiement qu’il put.
Finalement l’animation revint et l’on échangea toutes sortes de propos agréables et choisis.
Il est inutile de relater ici de quelle manière nous fûmes traités et les cérémonies qui eurent lieu, cela ne serait d’aucun profit pour le lecteur et ne servirait en rien mon dessein.
Tout était donc en abondance et témoignait plus de l’Art et du talent humain que du besoin de nous donner beaucoup de boissons.
Ce fut véritablement le dernier et le plus somptueux repas auquel j’assistai.
Après le festin, on enleva les tables en toute hâte et on plaça en cercle un certain nombre de fauteuils magnifiques, où nous dûmes prendre place avec le Roi et la Reine, les deux Vieillards, les dames et damoiselles de la cour.
Puis un bel adolescent ouvrit le livre magnifique dont nous avons déjà parlé.
Alors Atlas s’avança au milieu de nous et parla ainsi :
« Sa Majesté Royale n’a pas oublié ce que vous avez fait pour Elle et avec quel zèle vous vous êtes acquittés de votre tâche.
C’est pourquoi, en récompense, Elle vous fait tous Chevaliers de la Pierre d’Or.
Il faut donc aujourd’hui non seulement vous lier encore une fois à Sa Majesté Royale mais encore vous engager par serment sur les articles suivants afin que Sa Majesté Royale sache comment Elle doit se comporter envers ses hommes liges. »
A suivre 3