Un regard plus spirituel
14 Juillet 2014
C’était la première fois que nous étions invités à la table royale.
Au centre de la salle fut placé le petit autel où l’on déposa les six emblèmes royaux.
Le jeune Roi se montra très affable avec nous.
Cependant il ne pouvait être vraiment gai, et, quoiqu’il nous parlât de temps à autre, il soupira à plusieurs reprises, ce dont le petit Cupidon ne fit que se moquer par toutes sortes de plaisanteries.
Les Rois et Reines âgés restaient très graves, sauf l’épouse du vieux Roi qui, seule, avait maintenant un air enjoué dont la cause m’échappait.
Entre temps, les personnes royales s’installaient à la première table.
Nous nous assîmes seuls à la deuxième, et à la troisième prenaient place quelques jeunes filles de marque.
Les hommes et les jeunes filles qui restaient durent s‘occuper du service.
Tout se passa dans une telle sérénité et un silence si grave qu’il ne m’est guère possible d’en parler beaucoup.
A peine puis-je indiquer que les personnes royales assises à table s’étaient vêtues pour le repas de vêtements scintillants blancs comme neige.
Au-dessus de la table pendait la grande Couronne d’Or mentionnée plus haut, dont les pierres précieuses à elles seules auraient suffi à éclairer la salle.
Ensuite on alluma toutes les lumières à la Lumière de l’autel, mais pourquoi, à vrai dire, je ne le sais pas.
Je remarquai que le jeune Roi envoya plusieurs fois de la nourriture au serpent blanc de l’autel, ce qui me donna à réfléchir.
Pendant ce repas de fête, c’est le petit Cupidon qui se livra au bavardage ; il ne voulait pas nous laisser tranquilles, moi en particulier, et faisait constamment des choses singulières.
Il ne régnait cependant aucune gaieté spéciale, tout se déroulait en silence.
Comme l’on n’entendait même pas de musique, cela me faisait pressentir un danger imminent ; quand on nous interrogerait, il fallait donner des réponses courtes et concises et s’en tenir là. Bref tout semblait si étrange que la sueur commençait à m’inonder ; je crois que même une personne de grand sang-froid aurait perdu courage.
Le dîner terminé, le Jeune Roi ordonna qu’on lui apportât le Livre de l’autel, qu’il ouvrit ensuite.
Il nous demanda encore une fois, par l’intermédiaire d’un Vieil Homme, si nous lui resterions fidèles, pour le meilleur et pour le pire.
Nous acquiesçâmes en tremblant.
Il nous demanda ensuite d’un ton triste si nous voulions nous engager envers Lui par écrit, ce à quoi nous ne pouvions nous soustraire.
Il devait en être ainsi.
Nous nous levâmes donc tous les uns après les autres pour inscrire, de notre main, notre nom dans le Livre.
Ceci fait, on apporta la fontaine de cristal et une coupe de cristal dans laquelle les personnes royales burent chacun à leur tour.
Puis on nous la tendit à nous aussi et on la fit passer aux autres ; cela s’appelait Haustus Silentii (La boisson du silence).
Ensuite toutes les personnes royales nous serrèrent la main, nous avertissant que, si nous ne leur restions pas fidèles, nous ne les reverrions plus jamais, ce qui nous émut vraiment aux larmes.
De notre part notre présidente confirma encore une fois catégoriquement notre ferme promesse de fidélité, ce qui les contenta enfin.
Alors une clochette retentit et les personnes royales blêmirent au point de nous enlever tout courage.
Déposant leurs vêtements blancs, elles se vêtirent de noir.
La salle fut entièrement tendue de velours noir, y compris le sol et le plafond.
Tout était prêt d’avance.
On rangea les tables à l’écart, tout le monde s’assit en rond sur des bancs, nous mîmes nous aussi des vêtements noirs et notre présidente, sortie un moment auparavant, rentra.
Elle portait six bandeaux de taffetas de soie noire qu’elle posa sur les yeux des six personnes royales.
Dès que celles-ci ne virent plus rien, les serviteurs déposèrent en hâte six cercueils fermés et, au milieu, un siège noir et bas.
Enfin entra un homme de haute taille, noir de jais, une hache affutée à la main.
Après avoir conduit en premier le vieux Roi sur le siège, il le décapita promptement et sa tête fut enveloppée dans un linge noir.
On recueillit son sang dans une grande coupe d’or et on déposa celle-ci près de lui, dans le cercueil que l’on ferma et fit glisser de côté.
Il en fut de même pour les autres, si bien qu’un moment je crus mon tour venu.
Mais rien de tel.
En effet, dès que les six personnes furent décapitées, l’homme noir ressortit suivi d’un autre qui le décapita à son tour juste devant la porte, ramena sa tête ainsi que la hache et la plaça dans un coffret.
La Noce me paraissait vraiment sanglante, mais comme j’ignorais ce qui allait encore se passer, il fallait que je retinsse mes pensées jusqu’au moment d’en savoir davantage.
Notre présidente nous conseilla de rester calmes, quand elle vit certains d’entre nous se mettre à suffoquer et à pleurer.
« Leur vie repose à présent entre vos mains, » dit-elle, « si vous me suivez, leur mort engendrera beaucoup plus de vie. »
Ensuite elle nous pressa d’aller dormir et de ne plus nous inquiéter car tout irait bien pour eux.
Sur quoi elle nous souhaita bonne nuit, ajoutant qu’elle devait aller veiller les morts.
Ainsi fut fait et chacun de nous fut reconduit par son page dans sa chambre à coucher.
Mon page m’entretint longtemps de nombreux sujets ; j’y pense encore souvent, car j’étais plein d’admiration pour son intelligence.
Je finis par comprendre, cependant, que son intention était de me donner sommeil.
Je fis semblant de m’endormir profondément, mais je restai éveillé parce que je ne pouvais pas oublier les décapités.
A suivre : les commentaires de Jan van Rijckenborgh.