Un regard plus spirituel
15 Février 2013
Il est bien difficile d’apporter un regard original et neuf sur l’œuvre emblématique de Tolstoï « Anna Karenine ». Il est à nouveau porté à l’écran par Joe Wright qui fait preuve d’une mise en scène innovante et originale et qui sert de référent pour cette analyse. Ce roman a été décortiqué mainte fois par les critiques. Ils ont mis en lumière la richesse de cette œuvre, fourmillant de thématiques multiples qui est la marque des chefs d’œuvre. Incarnation de la liberté et de la modernité face aux conventions sociales et aux traditions pour certains, apologie des valeurs chrétiennes, entre bien et péché, pour d’autres, critique sans complaisance des mœurs aristocratiques de la Russie du XIXeme etc. Il ne s’agit pas, dans cette analyse, de surenchérir sur ces thèmes mais plutôt d’envisager cette œuvre sous la thématique du Pardon, thème omniprésent et donc essentiel dans l’œuvre. Tolstoï envisage cette notion comme une force guérissante. Nous verrons, par la suite, que cette force guérissante est la manifestation d’une haute valeur spirituelle. Le pardon apparaît comme une grâce divine accordée à l’individu qui l’invoque le projetant, ainsi, dans un domaine supérieur de conscience. L’auteur décline le pardon grâce aux trois couples centraux du roman. Tous trois touchés par des formes d’adultère divers ou de dépit amoureux exigeant à ceux qui le subissent de faire montre de cette valeur morale supérieur. Dans un premier temps, nous examinerons la place de ce thème dans l’œuvre. Nous analyserons, ensuite, l’implication du pardon et ses différentes colorations dans les trois couples archétypaux.
Après quelques scènes d’ouverture, le premier argument de narration est mis en place. Il s’agit du voyage à Moscou qu’Anna Karenine doit entreprendre afin de convaincre sa belle-sœur Dolly d’excuser et de pardonner l’écart de conduite adultère de son mari, frère d’Anna. Nous remarquons au passage le lien sanguin qui existe entre Stiva, mari adultère, et Anna qui sera au cœur de l’intrigue du roman et dont on suivra les tribulations amoureuses. Ce premier argument narratif donne le ton et sera le déclencheur de toute la trame narrative. Nous trouvons, ici, le pardon comme élément central en ouverture à l’histoire. Vient ensuite le dénie amoureux de Kitty qui repousse la demande en mariage de Constantin. Le dépit et l’humiliation, comme lui-même le nomme, devront en fin d’histoire être dépassés grâce au pardon afin que leur union puisse être consacrée. Puis, c’est au tour de l’adultère d’Anna Karenine, au dépend de son mari, Alexis Karenine. Cette situation provoque une tension extrême dans le récit et sera sublimé par l’acte du pardon qu’Alexis sera capable de poser. Le pardon marque un basculement dans le récit filmique puisque vont s’opérer, en même temps, celui d’Alexis et celui de Constantin. Cela offre une alternative au récit adultère d’Anna et génère une formidable impulsion pleine d’espoir et de noblesse. Ce retour aux valeurs morales et étiques tranche avec l’histoire d’Anna qui s’enfonce progressivement dans une autodestruction. Comme on peut le constater le pardon constitue un élément primordial dans la narration puisqu’il rythme les temps forts de l’histoire. Il provoque des bouleversements et opère des retournements de situation inattendue. De plus, il insuffle aux personnages et aux spectateurs une respiration nouvelle, un soulagement salutaire. Cette guérison permet aux personnages d’éprouver un sentiment intérieur à la fois épanouissant et spirituel. La récurrence et l’omniprésence et l’importance narrative du pardon dans l’œuvre en font à nos yeux un élément essentiel. De plus, Tolstoï n’hésitera pas, grâce aux trois couples, à décliner cette notion afin d’offrir un panel élargi des implications et des conséquences qu’elle induit.
Le pardon s’articule autour des trois couples centraux du récit : Oblonski Stiva et Dolly, Karenine Alexis et Anna, Levine Constantin et Stcherbatski Kitty. Ces trois couples, de part leur histoire et les valeurs qu’ils incarnent, représentent des types humains. Nous pouvons même dire qu’ils symbolisent trois types de conscience. La conscience humaine assujettit à sa nature animale, la conscience religieuse au sens noble du terme et la conscience édificatrice d’harmonie.
Observons, tout d’abord, le couple Oblonski. Malgré un amour sincère à sa femme Dolly, Stiva ne peut s’empêcher d’être volage. Il regrette les méfaits de l’âge sur sa femme et par là même est très sensible aux charmes de la gente féminine. Même s’il a conscience du caractère amoral de ses actes, il ne peut que répondre aux pulsions de son être. Incité para Anna Karenine, Dolly pardonne l’attitude de son mari. Elle maintient ainsi l’équilibre et la stabilité au sein de sa famille et permet à ses enfants de grandir harmonieusement. Son pardon maintient ainsi la cohésion de la vie humaine.
Vient ensuite le couple Karenine. Ce couple forme en réalité un trio puisqu’Anna entretient une liaison avec le comte Vronski. Mais seul Alexis Karenine est concerné par l’acte du pardon. Il est un haut membre du Conseil d’Etat. C'est-à-dire qu’il dirige la Nation russe. Pour cela, il fait preuve de qualité morale à la hauteur de sa charge. IL démontre lucidité et clairvoyance. Il repousse tout sentiment vil. Il se refuse à accuser sa femme tant que le doute demeure. Il la place face à la responsabilité de ses actes. Même dans la tourmente il conserve probité et dignité. Certains voient en lui le symbole de la droiture Chrétienne. C’est sur ce terreau que l’acte du pardon va opérer son plus grand bienfait, son plus grand miracle. En réalité, Alexis Karenine ne peut de lui-même accorder son pardon. Mais, il lui sera offert comme par grâce divine la possibilité d’être d’habité par cette nouvelle réalité qui va générer, sans qu’il en sache bien comment et pourquoi, un sentiment de joie et d’amour qu’il témoignera à son rival. Touché par cette grâce, illuminé par l’amour de son prochain, il est libérer et guéri des meurtrissures et des affres de l’adultère de sa femme. Il finit ses jours paisible et en paix avec lui-même, éloigné de tous sentiments de vengeance ou de rancœur. Il accède, ainsi, personnellement et individuellement au monde supérieur divin.
Enfin, c’est au couple, non encore formé, Levine Constantin et de Stcherbatski kitty de fermer le cercle. Constantin est considéré comme l’idéal humain de Tolstoï. Il est un propriétaire terrien, jeune et animé par des considérations humanistes qu’il met en pratiquent. Il n’est pas encore souillé par les vicissitudes de la vie ni par celles de la vie mondaines des grandes villes. Au prix d’efforts, il maintient sa conscience pure et cultive en lui des sentiments nobles. Repoussé par Kitty au début du film, il en éprouve une souffrance brûlante que sa sensibilité exalte. Il représenterait pour certains critiques l’idéal de Tolstoï. Malgré cette expérience douloureuse, il trouvera les ressources et la force de rouvrir son cœur, embrumé par la douleur, à celle qui lui a causé tant de souffrance. Il répondra favorablement à Kitty, lorsque celle-ci , les yeux ouvert par l’expérience, sera prête à lui offrir son cœur.
Quant à Kitty, elle apparaît comme une jeune fille douce, joyeuse et sincère. Elle incarne les valeurs propre à une jeune fille au cœur pure. Mais elle devra faire l’expérience de la jalousie, du dépit amoureux, s’en pour autant s’enliser en eux, pour que son cœur et sa lucidité puissent consciemment accéder à une maturité supérieure. Maturité nécessaire afin que s’accomplisse les desseins du destin : l’établissement d’une cellule (le couple) créatrice d’Harmonie. Ils incarneront, manifesteront et propageront les hautes valeurs de l’ordre divin. Si Alexis Karenine illustre la spiritualisation de l’homme sur un plan individuel, le couple Constantin/Kitty y accède en tant que cellule vivante capable d’enfanter. Il leur est octroyés le don de création propre à la réalité spirituelle. Aussi, soutiennent-ils consciemment l’humanité et participent-ils à l’œuvre de la création.
Ce crescendo de l’ordre moral et spirituel suit l’ordre chronologique de l’œuvre. Si l’action narrative s’ouvre sur les réalités du couple Dolly/Stiva, c’est bien sur celles de Constantin/Kitty qu’elle se referme, parachevant, ainsi, le processus de spiritualisation de l’homme. Le pardon apparaît dans l’œuvre comme l’une des étapes sine qua none pour la réalisation de ce grand œuvre qui ouvre sur les mystères de l’Amour.