Un regard plus spirituel
14 Juillet 2014
Mais je les avais alertés, et le suivant commença ainsi:
«L'autre jour, dans ma ville, une noble dame fut condamnée à mort.
Le juge, pris de pitié, fit savoir que si quelqu'un voulait se battre pour elle, on l'y autoriserait.
Or elle avait deux soupirants. L'un se prépara sur le champ et courut attendre son adversaire.
A ce moment celui-ci apparut. Bien qu'en retard, il décida de se battre tout de même et de se
laisser vaincre délibérément, afin que la dame eût la vie sauve, ce qui arriva.
Chacun d'eux crut alors qu'elle serait à lui de droit.
Dites-moi donc, mes Seigneurs, à qui appartient elle?"
Le Jeune Fille ne put se retenir de dire: «J'espérais en apprendre davantage, mais me voici prise au piège et j'aimerais bien savoir si d'autres connaissent la réponse.»
«Non, certes,» répondit le troisième, «on n'a jamais raconté aventure plus extraordinaire que la mienne.
Dans ma jeunesse, j'aimais une honorable jeune fille et pour arriver à mes fins, je fis appel à une vieille commère qui me mena près d'elle.
Mais les frères de la jeune fille nous surprirent tous les trois. Leur colère fut telle qu'ils voulurent m'ôter la vie.
Devant mes supplications, ils me firent jurer de prendre pour épouse chacune des deux femmes pour une durée d'un an.
Dites-moi, mes Seigneurs, laquelle je devais choisir en premier, la plus jeune ou la plus âgée?»
Nous rîmes aux éclats de cette devinette et si quelques-uns chuchotèrent, personne ne voulut donner la solution.
Le quatrième dit alors:
«Dans ma ville habitait une honorable dame, aimée de beaucoup, en particulier d'un jeune seigneur.
Celui-ci la pressait tant qu'elle finit par lui promettre de l'accepter s'il l'emmenait, en plein hiver, dans une belle et verte roseraie;
en cas d'échec, il devrait ne plus jamais se montrer.
Le jeune noble traversa tous les pays pour trouver un homme capable de faire pareille chose. Finalement, il rencontra un petit vieux qui s'y engagea, à condition qu'il lui donnât la moitié de ses
biens.
Le jeune Seigneur acquiesça, I'autre fit ce qu'il avait promis.
Il invita donc la noble dame dans le jardin qui, contre toute attente, apparut entièrement vert et agréablement chaud.
Se rappelant sa promesse, elle le supplia de lui permettre d'aller encore une fois chez son époux, à qui elle clama sa douleur en pleurant et gémissant.
Mais celui-ci, convaincu de sa fidélité, la renvoya pour satisfaire un soupirant qui l'avait acquise à si haut prix.
Le jeune noble fut tellement frappé de l'équité de l'époux qu'il considéra comme un péché de toucher une femme si honnête et la lui renvoya à son tour, en tout bien tout honneur.
Devant la très grande noblesse d'âme des deux, le vieillard ne voulut pas être en reste.
Si pauvre qu'il fût, il rendit tous ses biens au jeune homme et s'en alla.
Je ne sais donc, nobles Seigneurs, qui de ces trois personnes fut la plus magnanime.»
Là-dessus nous ne savions vraiment pas quoi dire.
La Jeune Fille n'exprima qu'un seul souhait: que le suivant prît la parole.
Le cinquième commença donc ainsi: «Je désire être court:
qui a le plus de joie, celui qui contemple ce qu'il aime ou celui qui ne fait qu'y penser?»
«Celui qui le contemple,» dit la Jeune Fille. «Non,» répondis-je.
Sur quoi une discussion s'éleva jusqu'au moment où le sixième s'écria: «Nobles Seigneurs, je dois prendre femme.
J'ai devant moi une jeune fille, une femme mariée et une veuve; tirez-moi de mon embarras et je vous aiderai à résoudre les autres énigmes . »
«C'est faisable puisqu'on a le choix,» répondit le septième.
«Mon affaire à moi est toute différente. Dans ma jeunesse, j'aimais du fond du coeur une belle et vertueuse jeune fille et elle m 'aimait .
Cependant le refus de ses proches nous empêchait de nous marier.
Elle épousa donc un autre homme, honnête et brave, qui la traita avec respect et amour,
jusqu'au moment où elle attendit un enfant et souffrit au point que tous crurent qu'elle était morte. On l'enterra avec magnificence et grande tristesse.
Je pensai alors en moi-même:
cette femme n'a pas pu être à toi pendant sa vie, maintenant qu'elle est morte, tu peux l'embrasser autant que tu veux.» J'emmenai donc avec moi mon serviteur qui, de nuit, I'exhuma. Ayant ouvert le cercueil, je la pris dans mes bras, je touchai son coeur et je m'aperçus qu'il battait encore doucement et que, grâce à ma chaleur, il se mettait à battre plus fort; alors je compris qu'elle vivait toujours.
Je la portai silencieusement chez moi et, après avoir réchauffé son corps refroidi dans un bain d'herbes aromatiques, je la plaçai sous la protection`de ma mère, jusqu'au moment où elle mit au monde un beau fils, que je fis soigner avec autant d'attention que la mère.
Deux jours après, comme celle-ci s'étonnait beaucoup, je lui contai ce qui s'était passé et lui demandai de bien vouloir désormais être ma femme.
Mais elle montra de la réticence: cela pouvait peiner son époux qui l'avait toujours honnêtement traitée.
Cependant, selon elle, après tout ce qui s'était passé, elle était obligée à présent d'aimer l'un autant que l'autre.
Au bout de deux mois pendant lesquels j'avais été en voyage, j'invitai son mari chez moi;
lorsque je lui demandai s'il reprendrait sa femme morte, au cas où elle reviendrait chez lui, il acquiesça, profondément ému et tout en larmes.
Je lui amenai donc sa femme et son fils, lui racontant tout et le priant d'appuyer de son accord
mon projet de mariage.
Nous discutâmes longtemps, mais il ne put me faire renoncer à mon droit.
Il dût finalement m'abandonner sa femme.
Cependant la discussion continua à propos du fils.»
Ici la Jeune Fille l'interrompit en disant: «Je m'étonne que vous ayez encore redoublé les souffrances de cet homme malheureux.»
«Qu'aurait-il donc fallu que je fasse?» demanda l'autre.
Là-dessus s'éleva une discussion, mais la majorité était d'avis qu'il avait bien agi. «Eh bien! non,» dit-il alors, " j'ai redonné à cet homme non seulement sa femme mais son fils.
Maintenant dites-moi, mes Seigneurs, ce qui fut le plus grand, ma magnanimité ou sa joie?»
A ces mots, la Jeune Fille se réjouit tant qu'elle fit boire à la santé de ces deux personnes.
Puis les autres racontèrent leurs histoires, mais étant un peu confuses, je ne les ai pas toutes retenues.
Une seule me revient.
L'un dit avoir connu, quelques années auparavant, un médecin qui, ayant fait sa provision de bois pour la saison froide, s'était chauffé par ce moyen tout l'hiver.
Or, le printemps venu, il avait revendu ce même bois; il en avait donc profité pour rien.
«Ce doit être de la magie,» dit la Jeune Fille, «mais le temps est passé maintenant.»
«Oui,» répondit mon compagnon, «que celui qui ne peut pas résoudre ces énigmes le fasse savoir à tout le monde par un messager convenable.
Je ne crois pas qu'il faille lui dénier cela.»
A suivre, les commentaires de Jan van Rijckenborgh.